La fonction garde-côtes confrontée à la sauvegarde des personnes en mer
Les incendies de l’été 2026 furent l’occasion d’activer le mécanisme de protection civile de l’Union européenne concrétisé par le déploiement de moyens aériens en provenance de Croatie, de Suède ou d’Allemagne en soutien des Canadair français. L’arrivée dans les eaux de la Manche d’un patrouilleur hauturier de la Guardia civil espagnole, placé sous l’autorité du préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, relève de la même logique de « renforts mutuels à l’échelle européenne », mais pour la surveillance des frontières.

Le Duque de Ahumada est déployé sous mandat de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, plus connue sous le nom Frontex adopté lorsqu’elle s’appelait encore « Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne ». Le communiqué de presse de la préfecture maritime précise que cette participation s’inscrit dans un cadre « visant à renforcer la sécurité maritime » dans sa zone de responsabilité.
Si le communiqué ne le formule pas, il est très probable que la France ait demandé l’assistance de l’Agence « pour l’exécution de ses obligations en matière de contrôle aux frontières extérieures ». Le règlement 2019/1896 du 13 novembre 2019 liste ces obligations d’actions qui comprennent une assistance technique et opérationnelle « en vue de soutenir les opérations de recherche et de sauvetage de personnes en détresse en mer qui peuvent se produire pendant des opérations de surveillance des frontières en mer ».
L’Agence Frontex comme la préfecture maritime insistent sur la limitation d’emploi du bâtiment de la Guardia civil qui sera « exclusivement » dédié aux opérations de SAR (Search and Rescue) et ne participera « en aucun cas » à des opérations d’interception en mer. Le patrouilleur espagnol n’est pas le premier moyen mis à disposition par l’agence européenne, un avion organique étant stationné depuis le 1er décembre 2021 à Lille en réaction au naufrage d’une embarcation, sur proposition de Fabrice Leggeri alors directeur exécutif de Frontex.
Les navires déployés sous mandat Frontex opéreront au sein du dispositif de sauvetage permanent coordonné par le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage – CROSS (Maritime Rescue Coordination Centre – MRCC) Gris-Nez, sous l'autorité du préfet maritime. L’organisation française de l’action de l’Etat en mer (AEM) délègue en effet à ce dernier le rôle de « représentant direct du Premier ministre et de chacun des membres du Gouvernement », lui conférant « autorité dans tous les domaines où s'exerce [cette] action ».

Les quarante-cinq missions font l’objet d’un arrêté daté du 22 mars 2007 énumérant leurs dix domaines d’intervention parmi lesquels la sauvegarde des personnes et des biens en mer. Les zones maritimes de Polynésie française et de Nouvelle-Calédonie font toutes deux l’objet d’un arrêté particulier prenant en compte les spécificités de ces collectivités territoriales sans que l’organisation diffère réellement, le haut-commissaire de la République étant comme dans les départements d’outremer assisté par le commandant de la zone maritime.
Cette organisation spécifique à la France, enviée par de nombreuses marines alliées, a fait l’objet d’une publication de la Cour des Comptes qui observait qu’elle donne satisfaction en métropole, avec une Marine nationale « incontournable pour intervenir notamment en haute mer et engager des actions de coercition ». La Cour recommandait toutefois de confier aux commandants supérieurs des forces armées des responsabilités identiques aux préfets maritimes, une transposition que le Premier Ministre ne trouva pas « pertinente ».
La Cour ne suggère en aucune manière la création d’un corps de garde-côtes mais le terme est plusieurs fois utilisé en référence à la « fonction garde-côtes » dont la création fut décidée par le comité interministériel de la mer (CIMer) du 8 décembre 2009 « pour mettre en place un dispositif global et adapté aux défis maritimes de notre siècle ». Son centre opérationnel, actif depuis le 20 septembre 2010 et situé dans les locaux de l’état-major de la marine, est armé par la quinzaine de personnes issues des sept administrations concernées.
Parue le 17 juin 2019, la publication s’inquiétait déjà des retards pris dans les programmes de remplacement des patrouilleurs de haute mer et de leurs conséquences en termes de réductions de capacités. Les anciens se souviennent de l’époque où le port de Cherbourg hébergeait les trois unités de la première division d’avisos remplacés par trois patrouilleurs de service public vieillissants accompagnés depuis peu du patrouilleur côtier Beuzeval initialement destiné à la gendarmerie maritime.
La Cour avait recommandé l’élaboration d’un schéma directeur permettant « une programmation cohérente de l'acquisition des moyens par les différentes administrations concourant à l'AEM », ignorant apparemment que sa rédaction avait été décidée dès 2017 et anticipant de peu son approbation par le CIMer 2019. Reposant sur l’analyse des missions de la fonction garde-côtes et de leurs évolutions par façade maritime et bassin ultramarin, celui-ci « définit le format des moyens nécessaires à la continuité de ces missions ».
Les missions affectées à ces moyens sont multiples, parmi elles la sauvegarde de la vie humaine, sujette à de nombreux articles des médias et à préoccupation majeure de plusieurs organisations non-gouvernementales, demeure la priorité. Le Conseil d’Etat y a consacré un long focus intitulé « le sauvetage en mer » à l’occasion de la publication de son étude annuelle portant sur la mer et les politiques publiques le 9 septembre 2026, alors que le « phénomène de la crise migratoire » vers les côtes du Royaume-Uni n’a jamais été aussi intense.
La préfecture maritime souligne la dangerosité de cette zone, « l’un des carrefours maritimes les plus fréquentés du monde [où] les conditions météorologiques sont souvent difficiles ». Malgré cela, des embarcations de plus en plus volumineuses tentent la traversée, un mega-dinghy de dix-huit mètres transportant 232 personnes ayant été intercepté le 9 aout 2026 au large des côtes françaises, interrogeant sur les limites de l’instruction relative à l'organisation du secours, de la recherche et du sauvetage des personnes en détresse en mer.

L’analyse du risque publiée par Frontex rappelle que la route de la Manche ne relève pas de son document annuel tout en soulignant qu’elle constitue « la dernière étape des mouvements secondaires vers le Royaume-Uni [et] concerne principalement les migrants arrivés dans l’Union européenne par les routes de la Méditerranée orientale et centrale (Bangladais, Somaliens, Pakistanais, Afghans, Soudanais, Yéménites) et par la route des Balkans occidentaux (Turcs, Égyptiens, Afghans) ».
A l’évidence, les capacités nationales sont insuffisantes et l’appui de l’agence Frontex est le bienvenu, il est improbable que les budgets futurs permettent à la France de regagner son autonomie stratégique pour assurer la simple sauvegarde des personnes en mer dans les eaux sous sa juridiction.

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