« Il ne faut pas dépenser l'argent inutilement »
La ministre des armées et des anciens combattants s’est rendue le 22 janvier 2026 sur le site toulonnais de DGA Techniques navales, organisme extérieur placé sous l'autorité de la direction de l’ingénierie et de l’expertise de la Direction générale de l’armement (DGA). Catherine Vautrin a mis à profit son déplacement pour rappeler au nouveau délégué les grandes orientations fixées à la Direction à la tête de laquelle il a été nommé le 17 novembre 2025, telles que « gagner en vitesse et en agilité » et « innover plus vite que son adversaire ».
La ministre a prôné « une révolution dans la manière d’anticiper le besoin opérationnel, dans la manière de concevoir, d’acquérir, de produire et de maintenir », une révolution qui couvait depuis longtemps, l’Agence d’innovation de la défense (AID) ayant été créée le 1er septembre 2018 et ses rênes confiées à cette date à Emmanuel Chiva, décrit à l’époque par Florence Parly comme « l’homme de la situation ». L’AID est structurée en mode « projet » parmi lesquels ceux « d’accélération de l’innovation » (PAI).
Il s’agit dans ce cadre de s’appuyer sur « l’écosystème civil » afin de capter l’innovation issue du marché et de la déployer « au plus tôt » au sein de la défense. Catherine Vautrin ne s’était pas déplacée à Toulon au hasard du calendrier mais pour mettre en lumière un de ces PAI, baptisé DANAE (Drone de surface Autonome Naval avec une capacité d’Armement Embarqué), un acronyme dont l’explicitation a certainement nécessité de longues heures de réflexion, emprunté à la mythologie gréco-romaine aux dires de l’AID.
Les marins verront dans ce baptême l’évocation d’une frégate qui a sombré à son premier voyage mais dont un gabier s’est sauvé pour se noyer à la centième plonge « car jamais pucelage perdu n’est retrouvé ». La nécessité de disposer de drones de surface autonomes « dédiés à l’escorte de navires et à la protection portuaire » porte à espérer que le sort du PAI sera moins funeste que celui du gabier survivant. Il est entre les mains des sept candidats en lice, Exail, Key4Sea, Seair, MarineTech, SeaOwl, Sirehna et Thales.

Ces entreprises françaises ont relevé le défi et sont venues à Saint-Mandrier avec leurs solutions afin qu’elles soient évaluées du 19 au 23 janvier 2026, « en termes de performances de navigation, d'endurance et d'autonomie décisionnelle ». Celles détenant « le meilleur potentiel » seront, dans une limite de trois entreprises, retenues pour une deuxième phase d'expérimentation avant que le couperet ne tombe et sélectionne celle qui, répondant au mieux aux besoins exprimés par la Marine nationale, se verra confier le contrat final.
Devant les sénateurs, le chef d’état-major de la marine (CEMM) avait évoqué le 5 novembre 2025 ce projet Danae qu’il qualifia alors de « crucial », estimant que la « robustesse » des drones de surface n’était pas encore « complètement au rendez-vous » et avançant un argument qui ne pouvait que convaincre, « il ne faut pas dépenser l'argent inutilement ». L’amiral Nicolas Vaujour mis en avant une qualité, la capacité d’autonomie, « un véritable problème » si une intervention humaine devient nécessaire dans un délai trop court.
L’AID a dressé le 4 février 2026 un « premier bilan » de la phase d’expérimentation d’un projet qui vise à fournir à la Marine nationale des drones de surface « capables d’assurer la protection portuaire et l’escorte de navires », sans dévoiler la moindre préférence vers une solution ou une autre. A lire le communiqué de presse, les tests visaient à évaluer les capacités des drones à « détecter, classer et maitriser des menaces dans des scénarios réalistes », un objectif négligeant la nécessité d’autonomie évoquée par le CEMM.
Sans vouloir oser un pronostic sur les décisions prises conjointement par la Marine nationale et l’AID, il apparait que les offres se catégorisent en deux options, un engin nautique autonome conçu par l’industriel, solutions proposées par Exail et par Sirehna, filiale de Naval Group, ou une « dronisation » d’une plate-forme navale existante, un choix vers lequel se sont orientés quatre sociétés présentes sur le segment naval, Seair qui vise plutôt le luxe et la farniente, Marine Tech, Seaowl et Kays4Sea, ainsi que Thales associé à cette occasion à Couach, un chantier de la baie d’Arcachon qui cible prioritairement le marché des yachts.
La « maîtrise des menaces », concrétisée par une exigence d’un armement « létal » dans l’accompagnement d’une force navale et d’un armement « non létal » pour sécuriser les zones sensibles est au cœur des exigences du PAI, sans pour autant sembler être déterminant pour la première phase de l’expérimentation, les marins du centre d’expertise des programmes navals (CEPN) sauront certainement conseiller leurs camarades de la DGA pour retenir les meilleures propositions afin de retenir les offres les plus pertinentes.

Les trois prototypes sélectionnés ne seront malheureusement pas évalués dans leur complétude (capacité à engager une cible ou à être embarqués sur une frégate) par l’AID avant la fin de l’année 2027, ce qui reporte à 2028 l’annonce d’un véritable programme d’armement. D’ici là, alors que l’opération Epic Fury a succédé à l’opération « spéciale » de Vladimir Poutine, il apparait impossible de décrire la menace à laquelle seront confrontés la Marine nationale dans ses opérations ou les ports français dans leur capacité à gérer les flux.
Le 22 janvier 2026, la ministre avait annoncé l’ouverture de centres techniques référents, dédiés aux domaines clés fortement évolutifs, « des accélérateurs, des lieux où l’on va casser les silos ». L’instruction relative aux missions et à l'organisation de DGA techniques navales signée quatre jours plus tard note que l’entité est également dénommée « centre » dans la suite du document, ce qui étonnera un lecteur attentif. Les anciens y verront une référence au fantôme du centre technique des Systèmes Navals.
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